Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Le Libertaire Bisontin

Le Libertaire Bisontin

Journal d'un anarchiste.

Le silence des EHPAD

Salutation à tou·te·s mes abonné·e·s, je ne donne pas trop de nouvelles depuis début janvier, mes journées sont bien remplies par le salariat, comme nombre d'entre vous. Il est aussi vrai que je poste pas mal de nouvelles directement sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter).

Si je reprends cette fois la plume, c'est pour crier mon désespoir face à la condition des personnes âgées dans notre pays. Abandonnées des abandonnées, je voudrais alerter sur leur situation, en tant que simple  intérimaire faisant fonction d'aide-soignant.

Étant très attaché à la bien-traitance des personnes et notamment des plus fragiles, je travaille depuis presque un an à observer, dans tous les lieux où je me rend pour effectuer mes missions d'intérim, comment les personnes sont traitées dans ces structures (handicap, vieillesse, réadaptation, accueil spécialisé...). Je m'astreint à observer huit paramètres essentiels selon moi :

  • Hygiène :  -corporelle -locaux communs -chambres
  • Confort : -lits -fauteuils -climatisation -environnement
  • Animation : -fréquence -qualité (ex: coller des gommettes dans des cases ne compte pas)
  • Repas : -qualité -quantité -eau (en suffisance)
  • Communication : -facilité de comm. -famille -ami·e·s -presse -télévision -radio...
  • Intimité/confidentialité
  • Vie sentimentale et sexuelle : -favorisée
  • Aide à la réalisation de projets : -voyage -recevoir/rendre visite à des ami·e·s -cinéma/théâtre...

La liste n'est pas exhaustive, il s'agit simplement là de paramètres essentiels à mes yeux. Exerçant auprès de plusieurs publics, je peux d'ores et déjà vous dire qu'il y a plus de moyens dans le secteur du handicap (enfant/adulte) que de la vieillesse, même si c'est guère plus mirobolant. Je vais donc écarter, du moins pour cet article, le secteur du handicap, pour me concentrer sur le secteur de la vieillesse.

Un EHPAD est un établissement hospitalier pour personnes âgées dépendantes, grosso-modo c'est une structure au dessus des maisons de retraite où l'on prodigue des soins de fin de vie à des personnes semi-dépendantes à dépendantes. Je fais bien la différence car dans les maisons de retraite, on trouve des personnes totalement valides, qui ont simplement besoin d'aide pour certains actes quotidiens. Dans les EHPAD, que certaines personnes nomment "mouroirs", il n'en est pas de même, nous devons très souvent accueillir des résident·e·s très lourdement handicapé·e·s.

Pour que justement ce que certains nomment "mouroirs" ne soit pas le cas, il est essentiel de revoir de fond en comble le rôle, la gestion et l'organisation de ces établissements, car il y a dysfonctionnement, ce n'est plus à prouver.

Simplement, il ne faut pas aller dans tous les sens et utiliser la vieille recette qui consiste à utiliser un fait divers (ex: une vidéo d'un acte de maltraitance commis par une aide-soignante sur une personne âgée dans un EHPAD au Canada), pour en faire l'instrument, une fois de plus, d'un déferlement de haine envers le personnel soignant, de désinformation à son égard.

Pour mes abonné·e·s qui ne sont pas sur Facebook, il y a quelques jours, je faisais état avec rage de ma participation à la manif des gilets jaunes du samedi 16 mars. Je portais une sur-blouse blanche en papier sur laquelle j'avais inscrit dans mon dos : "Des moyens pour nos anciens", "Au secours, les EHPAD agonisent" et "Les soignant·e·s sont à bout !". Lors du défilé, un couple de quinquagénaire m'a pris à parti, le mari a dit : "Vous êtes payé 3000€ par mois pour cogner sur des vieux ! Vous devriez avoir honte !

Je n'ai pas pu m'expliquer, car il n'ont même pas eu le courage de m'affronter et se sont contenter de s'éloigner et d'aller plus loin dans le cortège. Ce qui m'a le plus agacé c'est que là nous sommes le 28 mars et que c'est depuis le 15 mars que je rédige ce billet que vous lisez, tous les soirs, selon mes forces. Mon but est de vous livrer une version authentique et non une "réflexion" bouffée dans la presse poubelle qu'est BFM TV, qui privilégie le sensationnalisme au rationalisme.

Pour tout vous dire, quand j'ai commencé dans le milieu médical il y a une dizaine d'années, ce n'était déjà franchement pas rose la situation. Que dire aujourd'hui...

Tout d'abord, je veux lever une chose rapidement, la question de la maltraitance, encore une fois, ce n'est pas une généralité la vidéo de l'aide-soignante qui bat un patient, c'est un fait divers devenu battage médiatique pour servir les intérêts de quelques-uns, rien de plus. Pour ma part, sur mon Honneur, je n'ai observé ce genre de faits qu'une seule fois, il y a douze ans, dans un tristement célèbre EHPAD de Besançon que malheureusement je ne peux citer, une A.S. a mis une baffe à un patient car il se cramponnait à sa couverture et refusait de se découvrir. Lorsque j'ai fais part à l'aide-soignante de ma désapprobation de son acte et de mon intention de le porter au reste de l'équipe, elle m'a fait son mea-culpa, m'a expliquée qu'elle avait perdu son sang-froid, qu'elle n'aurait pas dû... Je lui ai dit que c'était trop grave pour que je ne le signale pas. J'en ai parlé à la chef de service et étant à bout pour d'autres raisons (pression, horaires...), je reconnais avoir été assez virulent dans mes propos. Quelques temps après j'étais viré. Enfin, pas tout à fait ; "non renouvelé" est plus exact, car étant contractuel et pas fonctionnaire, ils avaient le droit de ne pas renouveler mon contrat.

Pour en revenir à la maltraitance des personnes âgées, de ce que j'en ai observé, c'est qu'elle est bien plus souvent institutionnelle et insidieuse que l'image véhiculée de la méchante aide-soignante qui martyriserait ses patient·e·s. Tout d'abord, les personnes qui ont choisies la vocation du soin comme moi, sont avant tout des personnes qui ont des qualités humaines, sinon il est impossible d'exercer dans ce domaine, beaucoup abandonnent en moins de six mois d'ailleurs. Les causes de la maltraitance des personnes-âgées sont structurelles :

  • Manque cruel de moyens humains, ce qui entraîne une surcharge de travail insupportable, ce qui entraîne certain·e·s d'entre nous à être stressé·e·s, à bout de nerfs, ce qui entraîne une moins grande patience, une attitude démissionnaire... Nous avons le sentiment de travailler à l'usine, sauf que nous n'empilons pas des boîtes, nous avons la charge d'êtres humains bon sang ! Par exemple, l'endroit où je suis actuellement, aux alentours de Besançon, c'est pourtant le meilleur EHPAD dans lequel j'ai eu l'occasion d'exercer jusqu'à maintenant, il y a un grand turn-over, le personnel, sauf rares exceptions, tient un an maximum puis s'en va. Comme lors de plusieurs de mes missions d'intérim, on m'a proposé un CDI, une aide-soignante avec qui j'ai pu discuter s'en va dans un mois, elle sera restée presque un an ; elle est blasée et va se reconvertir, elle m'a confiée ne plus aimer son métier. J'ai répondu à la cadre que je veux bien retravailler avec eux en avril, que je prendrai ma décision ensuite.

 

  • Manque de moyens financiers pour proposer de l'animation de qualité et de manière régulière aux résident·e·s. La plupart du temps, ils s'installent dans une salle commune et roupillent devant la télé, déambulent dans les couloirs pour se dégourdir les jambes. L'endroit où je suis en ce moment est l'un des rares endroits où j'ai été qui emploie une animatrice, quel dommage qu'elle n'est presque pas de budget pour mener ses activités.

 

  • L'environnement joue aussi un rôle dans ce processus de maltraitance institutionnelle, voir le personnel courir dans tous les sens, exécuter des gestes et des tâches à la vitesse d'un robot, pour des personnes âgées qui ont souvent des troubles cognitifs, qui sont désorientées, c'est très violent. Et le comble c'est qu'ils retournent leur colère et leur frustration contre nous, ils ne comprennent pas que nous ne pouvons pas faire autrement, sans quoi nous ne pourrions remplir les protocoles que nous  devons suivre. Nous leur expliquons que nous faisons remonter à notre hiérarchie, mais comme ils s'en torchent, cela reste vain et quand nous en avons marre de cet état de fait, nous démissionnons. C'est aussi bête que ça. Si vous saviez le gâchis de ressources humaines qu'engendre la situation actuelle des EHPAD et autres hôpitaux... Des personnes qui se sont trompé·e·s de vocation ? Non, des soignant·e·s désillusionné·e·s !

 

Voici les principaux vecteurs de maltraitance des personnes âgées, bien sûr je ne cherche pas à dire que la maltraitance physique des seniors n'existe pas, ça serait grotesque, mais elle n'existe pas que dans les EHPAD, elle est dans toute la société : retraites minables, peu de moyens pour aider enfants et petits-enfants, solitude, confrontation à une technologie inaccessible, de type extraterrestre (services publics dématérialisés...), qui va s'accélérant, laissant en bord de route une part considérable de la population. Pire encore, c'est bien à une part de déshumanisation que nous laissons nos anciens, considérés comme à charge, culpabilisés jusque dans les discours présidentiels. Il faudrait donc travailler jusqu'à la sénescence, s'endetter et crever !

Ils étaient des gamins pourtant et voici que maintenant on les infantilise, la boucle est bouclée. Au bout du compte, c'est le mépris de l'être humain qui prédomine. Pleurs et rides, serait-ce notre unique destinée ? Fi du fatalisme morose. Il serait peut-être temps de faire refleurir ce vieux concept anarchiste qui s'appelle "l'entraide", non ?

 

 

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article